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vendredi 18 août 2017

Une histoire trop française

Fabrice Pliskin

Fayard

EAN : 9782213705071

sort le 23 août 2017
350 pages




Merci aux éditions Fayard et à Netgalley !

PDG d’une entreprise exemplaire où les employés sont heureux, Jean Jodelle est un patron prospère et offensif. Un million de femmes dans le monde porte les implants mammaires que fabrique sa société. Critique littéraire au chômage, Louis Glomot est assez pessimiste quant à son avenir professionnel. Louis et Jean se sont bien connus au lycée. Ils partageaient un même amour de la littérature que Jean cultive en envoyant chaque matin à ses cent vingt salariés un poème de La Fontaine ou de Rimbaud. Lorsque les deux anciens condisciples se recroisent par hasard au Jardin des Plantes, Louis ne peut s’empêcher d’y voir une opportunité inespérée. Louis se retrouve à travailler pour Jean. Mais qu’est-ce qu’un ex-critique littéraire pourrait bien faire dans une entreprise qui produit cent mille implants mammaires par an ? Sinon découvrir derrière la façade humaniste – hauts salaires, horaires souples, congé maternité de 28 semaines et crèche d’entreprise… – une réalité sordide qui va déclencher le scandale mondial des prothèses Jodelle.

Mon avis : Dans Une histoire trop française, on se retrouve au beau milieu d'une escroquerie industrielle. Producteurs de prothèses mammaires non homologuées, dangereuses pour leurs clientes, les salariés de Jodelle Implants sont accablés par la culpabilité mais pas au point de mettre en péril une société où leurs avantages sociaux sont tellement au-dessus de la norme... Alors, sous couvert d'humanisme, l'hypocrisie et l'égocentrisme sont en terrain conquis. Et lorsque Louis arrive dans l'entreprise, il n'est pas tellement différent des autres. La même envie de changer ce système lui reste dans la tête mais sans que ce "grand bien" ne franchisse la barrière de son égoïsme ; comme les autres, il a une famille à faire vivre, et deux pensions alimentaires à verser ça coûte cher ! Louis n'est pas un personnage auquel on s'identifie, il est plutôt le "loser" auquel on ne veut absolument pas ressembler.
Ainsi, Fabrice Pliskin nous dépeint une société individualiste et tous les maux qui la tourmente : racisme, insécurité de l'emploi, atonie des organismes de contrôle... Traité avec beaucoup d'ironie et des scènes cocasses, ce livre n'en est pas moins un sujet brûlant à ne pas lire avec légèreté. Même si il ne faut pas le prendre au premier degré, l'affaire principale reprend le scandale des prothèses mammaires PIP et je ne suis pas sûre que le ton utilisé plaise aux milliers de femmes victimes de cette escroquerie...

Une histoire dramatique menée avec humour.





"Solidarité dans la faute, solidarité dans la fraude."
Une histoire trop française

samedi 12 août 2017

Récits du Vieux Royaume

Jean-Philippe JaworskiFolio SFEAN : 9782070463633

Sorti le 5 juin 2015
1150 pages



Entrez dans le Vieux Royaume. De Montefellóne à Ciudalia en passant par Bourg-Preux, venez en découvrir les mystères. Et si vous croisez un certain Benvenuto : tremblez !

Mon avis : Les récits du Vieux Royaume regroupe le recueil de nouvelles Janua Vera et le roman Gagner la guerre aillant lieu dans le même univers. Le premier ne m’a pas accroché ; mon intérêt pour les récits s’amenuisaient avec les pages passées, j’avais l’impression de tourner en rond pour la plupart des nouvelles. J’ai  néanmoins beaucoup aimé Mauvaise donne, qui introduit Gagner la guerre et la plupart des personnages qu’on y trouvera. Le fait qu’on fasse connaissance avec quelques uns des personnages, plus ou moins importants, du roman m’a beaucoup plu (coincidence ?)… à la réflexion, je ne regrette pas d’avoir lu le recueil puisqu’il m’a permis d’encore plus apprécier Gagner la guerre et m’a donné une idée du travail fourni par Jean-Philippe Jaworski.  
Si je n’ai pas été emportée par Janua Vera, j’ai vraiment adoré Gagner la guerre ! Je ne peux malheureusement pas en dire trop sur l’histoire en elle-même sans craindre de vous spoiler, mais il y aura de la manipulation - beaucoup de manipulation, des trahisons, du sang, des boyaux et des viscères au sol (oui, ça reste la guerre quand même !), mais aussi des elfes fanfarons, un voyage à travers les contrées du Vieux Royaume et au-delà (mais pas vraiment pour sauver le monde…) et de belles amitiés emplies de confiance (ou pas).
On se retrouve donc aux côtés de don Benvenuto Gesufal, membre de la guilde assassine des Chuchoteurs, « main droite »secrète du Podestat Ducatore, aussi précis avec une lame que sa langue est acérée. Son langage joliment fleuri donne beaucoup de dynamisme à la narration des différentes manigances politiques présentes à Ciudalia, l’action est au rendez-vous et don Benvenuto jamais bien loin… à croire que ses péripéties successives ne sont qu’autant d’embuches perverses contre votre serviteur ! Les fréquentes remarques que le tueur lance au lecteur tout au long du bouquin font que finalement on s’y attache à ce bougre d’imbécile (je rigole, il est plutôt malin en fait !) et que si lui prend la mort avec un sourire de crapule, nous on aurait plutôt tendance à en frissonner.

Un roman remarquable, tant par le style que par l’intrigue, dont on ne peut arrêter de tourner les pages !





Des nuées de mouches obscurcissaient l'air, des colonies de rats grouillent au bas des façades.On entend parfois, derrière le mur d'un boucher, les beuglements d'une bête qui sent la mort. Arrivé là, je m’arrête. Je hume à plein poumons l'odeur de viande, de crasse, de merde. Je me ressource. Je suis chez moi.
Je m'appelle Benvenuto. C'est un prénom qui me va mal. Je suis tueur à gages.

Mauvaise donne

mercredi 2 août 2017

Neige

Maxence Fermine
Editions Points
EAN : 9782020385800

sorti le 12 janvier 2001
96 pages


"C'était une nuit de pleine lune, on y voyait comme en plein jour. Une armée de nuages aussi cotonneux que des flocons vint masquer le ciel. Ils étaient des milliers de guerriers blancs à prendre possession du ciel. C'était l'armée de la neige."

Au Japon, à la fin du XIXè siècle, le jeune Yuko s'adonne à l'art difficile du haïku. Désireux de perfectionner son art, il traverse les Alpes japonaises pour rencontrer un maître. Les deux hommes vont alors nouer une relation étrange, où flotte l'image obsédante d'une femme disparue dans les neiges.

Mon avis : Après avoir lu Zen de Maxence Fermine, j'étais très curieuse de découvrir son premier roman, Neige. On y trouve déjà la tranquillité et le charme, le lyrisme épuré de cet auteur.
Le roman narre l'histoire de Yuko, passionné de neige et de haïku. Bien qu'il soit un poète hors pair, et ce malgré son jeune âge, dont la renommée a atteint les oreilles impériales, sa poésie manque de couleurs pour être vraiment parfaite. Il décide donc de partir perfectionner son art aux côtés du grand maître Soseki. Mais les deux hommes partagent plus que l'art.
Ce qui m'a beaucoup surprise, c'est la relation que j'ai eue avec ces deux personnages ; Zen m'avait laissée distante alors que je me suis vraiment sentie proche d'eux dans Neige. C'est touchant, une ode à la vie. Finalement, la poésie n'est qu'un moyen d'arriver à la beauté, à la pureté, de décrire ce qu'on ressent jusqu'à ce que les mots ne soient plus nécessaires... Encore une fois, Maxence Fermine nous entraîne doucement à regarder le monde dans toute sa splendeur, son éphémérité.

Un roman plus près du conte, doux et apaisant, empli de sensualité et de sagesse.




"La neige est un poème. Un poème qui tombe des nuages en flocons blancs et légers."
Neige

dimanche 23 juillet 2017

Au secours ! Les mots m'ont mangé

Bernard Pivot
Allary Editions
EAN : 9782370730893

sorti le 7 avril 2016
101 pages



Ecrit par admiration des écrivains, dit sur scène par son auteur, ce texte est une déclaration d'amour fou à notre langue. Bernard Pivot y raconte la vie d'un homme qui, malgré ses succès de romancier - invitation à Apostrophes, consécration au Goncourt -, a toujours eu l'impression d'être mangé par les mots. Leur jouet plutôt que leur maître. Un hommage malicieux, inventif et drôle aux hôtes du dictionnaire.

Mon avis : Ayant l'impression, comme le dit Bernard Pivot, que "ce sont les mots qui nous grignotent, [...] les livres qui nous avalent" et non pas l'inverse, j'étais curieuse de lire Au secours ! Les mots m'ont mangé. Et je dois avouer que je suis ressortie assez déçue de ma lecture.
Tout d'abord, si le sujet m'intéressait en lui-même, une fois passé sous la plume de Pivot je l'ai trouvé creux, manquant de substance. L'écrivain raconte sa relation aux mots mais en passant à côté du sujet, comme si ce thème ne lui servait qu'à raconter sa vie (fictive) et à remplir son livre de jeux de mots, justement. Ce point-ci est amusant, on réfléchit sur les sens des mots, la difficulté de la langue française, mais en restant en surface et je trouve ça dommage ; on en apprend plus sur la vie d'écrivain, le monde littéraire que sur les mots en eux-même.
Le deuxième point qui m'a déplu, mais sans que ça ait un véritable impact sur ma lecture je pense, est l'écriture. En général simple, accessible, avec beaucoup d'humour et de finesse, l'auteur utilise parfois du vocabulaire décalé avec le style qu'il prend pour narrer, ce qui donne l'impression qu'il se fait mousser. Et c'est bien là le principal problème que j'ai eu avec ce livre ; j'ai trouvé le narrateur terriblement antipathique, trop prétentieux et débordant de fausse modestie.

Un livre drôle qui joue sur les mots, mais attention à l'ego surdimensionné.




"Les écrivains ne sont que des tigres de papier."
Au secours ! Les mots m'ont mangé

vendredi 26 mai 2017

Vies minuscules

Pierre Michon
Folio
EAN : 9782070401185

sorti le 26 novembre 1996
248 pages


Huit vies. Huit noms, à peine écrits en titre des chapitres, déjà tombés en désuétude. Pierre Michon pénètre les vies de ses ancêtres, anodines, infimes, parcellaires : minuscules. Malgré ou à cause de l'insuffisance des existences, l'écrivain défriche, le temps de l'écriture, ces vains terrains vagues qu'envahissent à nouveau les mauvaises herbes de l'insipide dès la plume reposée.

Mon avis : A l'aide de ses souvenirs, Pierre Michon nous raconte l'Ecriture. Chaque personne qu'il nous présente ici nous rapproche de lui, de celui qu'il a été, de celui qu'il a pensé être. On le suit enfant traînant dans les jupes de sa mère à écrivain depuis toujours oublié par l'Inspiration. Dans Vies minuscules, finalement on découvre un auteur en même temps que les protagonistes de ses récits, dur avec ses proches et pourtant émouvant, homme entouré mais seul, obsédé par la mort et ses anges.
Les images font le charme de ce livre, mais l'écriture précieuse, dense, de Pierre Michon peut aussi bien être un frein à la lecture. On ne peut pas dire que son style n'est pas recherché ; la métaphysique cède la place à l'argot provençal, les mots chantent et montrent des époques révolues, mais les pages d'une phrase (et j'exagère à peine !) peuvent rendre certains moments très longs... L'autre risque en lisant ce livre est de se perdre dans l'écriture si particulière de Pierre Michon, pour la beauté de ses mots, et d'en oublier le sens. 

Un livre touchant, sur l'écriture, la vie et ses rescapés.




"Le sel des heures se dilue, et dans l'agonie du passé qui commence, l'avenir se lève et aussitôt se met à courir."
Vies minuscules

lundi 8 mai 2017

Arca

Romain Benassaya
Editions Critic
EAN : 9780201379624

sorti le 16 juin 2016
450 pages



En 2157, l'Arca, un vaisseau spatial fonctionnant à l'aide d'une technologie incomprise de ses propres concepteurs, s'apprête à franchir le seuil de Jupiter pour rejoindre la Griffe du Lion. Pour Sorany Desvoeux, la scientifique qui a découvert l'étrange combustible du vaisseau et Frank Fervent, investigateur de bord, commence un voyage mouvementé riche en péripéties.

Mon avis : Ce roman est un space-opera, et un premier roman ce qui est assez impressionnant. Nous suivons quelques personnes appartenant à l'équipage du vaisseau Arca, les deux principaux étant Sorany Desvoeux, la scientifique ayant découvert la mystérieuse matière d'Encelade qui permet au vaisseau de fonctionner, et Frank Fervent, un proche du commandant de bord chargé de la protection de la jeune femme, car Sorany a un rôle important dans cette mission qu'elle seule peut endosser.
On suit chapitre par chapitre la vie de Sorany et de Frank, le présent laissant la place au passé afin d'expliquer la découverte de cet énigmatique combustible et du contexte géopolitique avec les colonies terriennes dans la galaxie. Cette construction permet d'entretenir le suspense et finalement, lorsqu'on est pris dans l'intrigue, on ne peut plus décocher de ce livre. 
Le style de Romain Benassaya est très descriptif, ce qui peut être un peu lassant par moment, mais son monde est cohérent et plutôt simple à assimiler. Grâce à son intrigue, il aborde, de manière subtile, énormément de sujets, comme des avertissements sur des faits d'actualité, en particulier le risque des mouvements sectaires, le ravage de l'ultra-capitalisme et la nécessité d'être unis pour changer le système. J'ai trouvé son univers et son intrigue très travaillés, et finalement je vois son livre comme un appel à la compréhension des autres, de nos différences, même si on ne les accepte pas : Ireen Tseï est plus complexe qu'il n'y paraît, en fait les aliens ont profité de sa jalousie pour la contrôler mais même eux faisaient cela par nécessité, pour survivre.

Un roman captivant, une superbe découverte.




"C'est là une règle qui a de tout temps été valable : il n'y a pas d'autre alternative à un saut en avant dans le développement de l'humanité que le déclin."
Arca

dimanche 23 avril 2017

La bibliothèque des existences

Thomas Gerbaud
Librinova

sorti le 2 mars 2017
263 pages


Merci à Thomas Gerbaud et à Livraddict pour cette découverte !

Alors qu'il rentre d'un long exil à l'étranger, Thibault Saintes, romancier à succès, va retrouver deux pages écornées qui décrivent dans les moindres détails les dernières vingt-quatre heures de sa vie. Cette découverte va le lancer dans une enquête sur les traces du passé et du vieux libraire qui fut jadis son mentor. Au même moment, un homme se réveille au beau milieu d'une clairière, sans aucun souvenir. Il va découvrir que, dans le monde où il est tombé, chacun possède un Livre Poussière, un ouvrage relatant sa vie de la naissance à la mort, entreposé entre les murs de la Bibliothèque des Existences et qu'il n'est pas arrivé ici par hasard.

Mon avis : Dès la lecture de la quatrième de couverture, je savais que ce livre me plairait, et je n'ait pas été déçue du voyage...
L'intrigue suit une certaine forme géométrique, que vous allez devoir deviner dans les énigmes de ce livre, et pour cette raison je ne vous la donnerait pas ! Mais en bref, on a deux histoires en parallèle : la première se déroule à Paris où Thibault Saintes, écrivain de son état, revient pour une semaine. En retournant dans la librairie où il a passé une partie de son adolescence, il fouille dans sa cache secrète et tombe sur deux pages qui semblent bien anciennes mais dont le texte raconte en détails ses dernières vingt-quatre heures ; qui il a vu dans la rue, de quelle couleur était la chemise de son chauffeur de taxi... Et ainsi commence un jeu de piste, où Thibault devra résoudre une série d'énigmes. D'un autre côté, nous suivons un homme qui s'est réveillé dans un monde fantastique, qui ne se rappelle ni qui il est ni pourquoi il est ici. Et bien sûr, il n'a aucune idée de la façon dont les choses se passent dans cet univers. Cet homme, grâce à ses rencontres, va en apprendre plus sur le monde dans lequel il a atterri et surtout va apprendre l'existence des Livre Poussière, des livres qui décrivent toute la vie d'un homme, de sa naissance à sa mort. Ces livres ne sont accessibles que par des Archivistes, seuls à être capable de les déchiffrer correctement, mais leur système très organisé est menacé par des éléments rebelles, ces Imparfaits sont donc pourchassés, et notre pauvre inconnu avec eux.
Je ne peux malheureusement pas en dire beaucoup plus sur l'intrigue car elle fonctionne vraiment comme une grande énigme : on a quelques indices, et quand on arrive au dénouement une grande partie de l'histoire se résout d'elle-même. L'autre partie, je l'ai prise personnellement comme une "fin" ouverte (plutôt qu'une fin, il s'agit d'une explication... mais ça marche bien aussi !) et je me suis imaginée la naissance de cet univers fantastique.

J'ai été très impressionnée par l'écriture de Thomas Gerbaud. Elle est plutôt simple, va a l'essentiel, et en même temps est terriblement poétique. On dévore ses lignes plus qu'on ne les lit, d'autant plus qu'avec son intrigue originale il nous plonge dans un  jeu d'énigme oulipien où je me suis personnellement perdue. Il réussit à nous tenir en haleine, jouant sur le suspense : quand Thibault et Lunelle trouvent la solution à une énigme, ils la gardent pour eux, et il nous faut attendre d'avoir fini le chapitre sur l'"inconnu" puis l'interlude où on suit un Archiviste pour avoir accès à la réponse. Ça pourrait paraître long, mais finalement il y a tellement d'éléments passionnants dans chacune de ces parties qu'on ne peut juste jamais détacher ses yeux de ce livre ! Tout le roman se déroule ainsi, comme un jeu, pour finalement arriver à la fin, à la réponse à toutes les questions (ou presque). Je ne parlerais pas du dénouement, je veux que vous le découvriez par vous-même, voici seulement ce que j'en est pensé : étonnant, bouleversant, magnifique.


Un roman sur le pouvoir de l'imagination et le sens de la vie. A mettre entre toutes les mains !





"Le livre en lui-même n'avait rien d'extraordinaire, mais lorsqu'il l'avait feuilleté, deux pages s'en étaient détachées, glissant en un froissement jusque sous une table un peu plus loin."
La bibliothèque des existences

dimanche 16 avril 2017

Le vent les a ôtés

Marcel Séguier
La compagnie littéraire
EAN : 9782876834521
sorti en 2014
158 pages



Merci aux éditions La compagnie littéraire et à Livraddict pour cette découverte !

Le titre est emprunté au poème de Rutebeuf. Marcel Séguier est, pour le principal, romancier. Mais dans ces récits s'apparentant à des nouvelles, les héros sont bien réels, qui font pour pour la plupart partie de l'histoire littéraire. L'auteur y fait participer son lecteur à des moments significatifs par de petites anecdotes. On y fait des rencontres, toutes inédites car personnelles. Ce mot de "rencontres", il a tenu à ce qu'il paraisse en sous-titre de cet ouvrage inspiré par la fidélité, la gratitude, une amitié émue qu'a ravivé le souvenir. On est mis dans une confidence dont les échos murmurent encore dans l'esprit et le cœur du témoin. Mais une surprise attend sur la fin le lecteur. Voici qu'à côté des êtres prennent place et prennent leur part d'âme des "choses inanimées", selon le vœu du poète. C'est, se substituant au prestigieux escalier de marbre blanc qu'il gravit, celui "de service" que l'enfant empruntait avec sa maman femme de ménage. Près d'accéder au salon d'apparat où il sera reçu par le président du Sénat de la République, le vieil enfant marque une pase. En cet instant il sait très fort qu'il est le fils des Jacques, et, par-delà les générations, celui de Pierril l'aïeul qui se louait de ferme en ferme à la saison. Il peut continuer son ascension, "le joueur de flûte n'a pas trahi" ainsi que le chante Brassens.

Mon avis : Dans cet essai, Marcel Séguier revient sur les rencontres qui ont marqué sa vie d'écrivain, que ces hommes l'aient encouragé dans la voie littéraire ou bien qu'il se les remémore pour leur côté profondément humain. Chacun d'eux a une particularité qui lui est propre et qui lui vaut le respect et l'admiration de l'écrivain, raison pour laquelle il les immortalise dans ce texte. L'oubli et le souvenir en sont vraiment les deux thèmes principaux, et par sa démarche il me rappelle les extraits de Vies minuscules de Pierre Michon que j'avaient lus : tout deux cherchent à contrecarrer l'oubli de personnes extraordinaires, pas forcément dans leurs vies mais dans les souvenirs qu'elles ont laissés aux deux auteurs. La principale différence que je vois entre ces deux livres est le choix des personnes en elles-mêmes : quand Marcel Séguier met à l'honneur des écrivains et professeurs l'ayant guidé dans sa vie d'écrivain, Pierre Michon met en valeur de petites gens, des campagnards, qui l'ont marqué dans sa vie personnelle. Ce n'est bien sûr qu'une interprétation de ma part, mais pour moi cet auteur est aussi mis à l'honneur par la similarité de leurs textes.
Le vent les a ôtés ne suit pas une chronologie linéaire, on suit l'auteur au gré de ses souvenirs, passant d'une année à une autre selon la personne mise à l'honneur dans son chapitre, voire sautant de longues périodes pour revenir finalement en arrière dans un même chapitre comme celui sur Claude Simon. Cette spontanéité dans la narration s'ajoute à la sincérité avec laquelle Marcel Séguier narre ces amitiés, ce qui rend ce texte extrêmement émouvant.
L'écriture est fleurie et poétique , "alambiquée" certains diraient comme le disait son ami Claude Simon, mais un délice pour les yeux et les oreilles. Il faut bien sûr apprécier son originalité, les références littéraires ainsi que le jeu sur les mots, en tant que typographe, amoureux de la langue française, Marcel Séguier a extrêmement travaillé sur la langue, les métaphores, la musicalité de ses phrases. Pour ces différentes raisons, je pense que ce livre pourrait paraître long à certains lecteurs, mais je l'ai personnellement dévoré et je pense lire des romans de cet auteur car son style m'a vraiment plu !

Un essai mêlant émotion et musicalité pour sauver de l'oubli des personnes extraordinaires.



"A toi, l'ami, le camarade, le copain, je dois un grand merci que ces pages, vivant, fidèle souvenir, ont voulu exprimer."
Le vent les a ôtés

jeudi 30 mars 2017

Un palais de papier

Françoise Hamel
Fayard
EAN : 9782213686790

sorti le 15 mars 2017
352 pages
langue française


Merci aux éditions Fayard et à Netgalley pour ce livre.

Lorsqu'Espérance de Kerzo quitte sa Bretagne natale pour la capitale, les caisses du Royaume de France sont désespérément vides et Louis XIV a accumulé une dette colossale. Déjà. Puis le Roi-Soleil s'éteint, mais l'ardoise reste.
Cependant tout Paris bruisse du nom d'un aventurier d'origine écossaise : John Law. Car cet homme a un plan, qui aura bientôt la faveur du Régent : remplacer la monnaie métallique par des billets de papier.
Fascinée, Espérance de Kerzo entre au service de celui dont on espère qu'il sauvera le pays de la faillite. Et c'est de l'intérieur, en observatrice privilégiée, qu'elle raconte les grandes innovations et les petites manigances de cette entreprise.
Pourtant, cette jeune fille fougueuse et libre, lectrice avide aussi bien de Montaigne que du Code paysan des premiers Bonnets rouges, a toujours rêvé de liberté - et jamais de finance. Les sentiments que lui inspire le troublant John Law seraient-ils à l'origine de cette contradiction ?

Mon avis : Un palais de papier relate les événements se déroulant entre 1715 et 1720, une période de l'Histoire française peu connue dans ses détails. On va y suivre Kerzo, une jeune femme venue à Paris et découvrir à travers son regard la vie mondaine, les complots et les mœurs de cette époque.
Espérance de Kerzo est une "petite gens", passionnée de littérature, de philosophie, extrêmement humaine, généreuse et rêvant d'égalité et de justice. Grâce à ses connaissances en lettres, elle va progressivement s'intégrer dans les salons et côtoyer de grands noms tels que Montesquieu, Marivaux ou encore Voltaire. Mais elle va surtout être repérée par John Law qui lui demandera de l'assister dans la tâche qu'il s'est fixée : rétablir la stabilité économique dans le royaume.
Ce livre me semblait intéressant pour l'affaire financière qu'il raconte, et le nom de John Law ne m'étant pas tout à fait inconnu (pour ceux qui comprennent l'anglais et qui seraient intéressés par cette affaire, je vous recommande les vidéos d'Extra Credits "The History of Paper Money") j'étais vraiment impatiente de le lire. L'écriture est poétique, pleine de métaphores, dont celle du lys de mer qui me semble bien représenter Kerzo. Le style de Françoise Hamel veut rappeler celui de l'époque donc le langage est un peu vieux mais reste tout à fait compréhensible. Les personnages sont profonds, bien dépeints et complexes. Ils ont chacun leur propre caractère, ce qui amène de la diversité dans le texte, et on suit pas à pas leur évolution ce qui doit donner envie de savoir comment cette aventure finit pour chacun d'eux, et en particulier pour les quatre principaux. J'ai en particulier aimé celui de La Teignouze, prêtre nomade breton, révolté et philosophe, qui ne cache pas ses idéaux, mais qui reste lucide quant aux comportements du peuple et à l'incapacité de ses alliances politiques. De même, l'intrigue est intéressante sans être lourde, et si l'amour est présent le caractère libre et féministe de Kerzo le ramène toujours au deuxième, voire au troisième plan, bien après la littérature, la morale et la politique. Pourtant, je n'ai pas réussi à rentrer dans l'histoire, peut-être parce que je ne comprends absolument rien à la finance et que ça m'a rebutée inconsciemment, parce que je n'ai pas compris comment fonctionnait le système de Law... Je serai bien incapable d'expliquer pourquoi mais ce livre m'a semblé interminable. Les faits racontés sont intéressants, j'avais hâte de lire la multitude d'anecdotes historiques mais contre toute attente, je n'ai pas réussi à m'attacher à la majorité des personnages. J'ai lu ce livre "de loin".

Un bon roman historique sur la crise financière et le contexte politique du XVIIIème siècle.




"Faites comme le lys de mer, sur l'île de Houat : en cas de menace extérieure, il s'enfonce seul dans le sable et il n'en ressort qu'après avoir retrouvé sa tranquillité"
Un palais de papier

dimanche 26 mars 2017

Là-bas, c'est toujours loin

Corine Koch
L'Harmattan
EAN : 9782343106915

sorti le 2 janvier 2017
126 pages
langue française

Merci aux éditions L'Harmattan et à Livraddict pour ce livre.

En 1974, Sahraan quitte son île pour s'installer en France, ses souvenirs et un plant d'arbre pour seuls bagages. Il va maintenant vivre à V..., dans l'espoir de donner une vie meilleure à sa famille restée au pays en attendant qu'elle puisse le rejoindre.
Seize ans plus tard, Maira est à la recherche de ses origines. Son père est parti dans la nuit des années auparavant, elle ne garde aucun souvenir de lui. Jusqu'au jour où, en fouillant dans les affaires de sa défunte mère, elle trouve une vieille photo, floue. Sa quête l'emporte alors là-bas, au loin, dans un pays qu'elle ne connaît pas.

Mon avis : Il ne faut pas être un grand devin pour comprendre dès le résumé que Sahraan est ce père disparu, et le livre ne fait aucun mystère sur ce point. Dès son arrivée en France, l'homme explique sa présence et ses espoirs. On va le suivre dans ses tentatives d'intégration, le voir dans ses efforts pour apprendre la langue. Sa vie est un combat quotidien, contre le déracinement, contre le racisme, contre l'absence... Dans cette France rurale, sa différence effraie, ou attise la curiosité, et c'est de manière très touchante que Corine Koch décrit ce que peut ressentir un homme qui a tout quitté par amour pour sa fille.
De l'autre côté, on a le point de vue de Maira, fille élevée dans le mystère de cette absence. Elle a vécu pendant seize ans sans père, dont la seule image qu'elle possède vient des histoires de son grand-père. Elle a vécu dans la culpabilité et la tristesse, ressentant un manque qu'elle était incapable de combler. 
J'ai vraiment tout aimé dans ce roman, l'écriture fluide et haletante, la force et la profondeur des personnages... Sans rentrer dans les détails, je dirais juste que l'arbre a une importance capitale et que sa présence me donnait vraiment l'impression d'être dans un conte, comme si il enveloppait tous les passages qui le concerne d'une aura onirique, et on sait à quel point j'aime l'onirisme ! Mais il y a un détail qui m'a surtout surprise : malgré la promesse faite à sa femme, Sahraan envoie des lettres à sa fille, lettres qu'elle n'aura jamais vraiment l'occasion de lire au contraire du lecteur. Ces lettres sont écrites en portugais et la traduction est dans les notes de fin. J'ai trouvé ce parti très intéressant, et j'ai beaucoup aimé avoir cette dualité de langue qui rappelle les efforts du personnage pour apprendre le français.

Un livre magnifique sur l'absence, l'amour filial, le déracinement et la quête des origines.



"Pour se délivrer de l'odeur de la canne à sucre, de l'ombre protectrice des montagnes, du profil soucieux d'un visage penché sur un livre de comptes, il ne peut employer d'autres mots que les siens. Il rend au pays ce qui l'entrave ici."
Là-bas, c'est toujours loin

dimanche 19 mars 2017

Damoclès

Fatou Ndong
Anyway Editions
EAN : 2374880486

sorti le 30 août 2016
336 pages
langue française


Merci à Fatou Ndong et à Livraddict pour cette découverte !

Jackson, 1963
A la demande de Madame Harper, la maîtresse de sa mère, Madelyn Johnson doit donner, dans le plus grand des secrets, des cours de soutien au fils de cette grande famille blanche. Bien qu'elle ait passé son enfance avec Sean et Sebastian Harper, leur différence de couleur leur a fait prendre des chemins différents, leurs mondes ne doivent pas se croiser. Dans cette ville ségrégationniste, cette demande est un véritable risque pour la jeune fille, car la mort est l'unique sentence pour les noirs coupable de n'importe quel préjudice. D'autant plus que Monsieur Harper se présente aux élections pour devenir maire de Jackson, si la relation entre Madelyn et les jumeaux Harper venait à être connue, il en serait fini de cette grande famille, et la coupable serait toute trouvée...

Mon avis : Avant de parler du contenu du livre en lui-même, je voudrai parler de sa naissance. A la fin du roman, on trouve un article du Figaro datant de 2011 ; à Jackson, un groupe d'adolescents blancs a tué, sans autre raison que la haine, un garagiste noir âgé de 49 ans. Il n'a pas même eu le temps de se défendre. Le racisme est encore très présent aux Etats-Unis, de ce fait, Damoclès est un livre actuel, engagé, qui mérite d'être connu.

Je pense que cet article représente la base de travail de Fatou Ndong : ses personnages sont en majorité des adolescents, entre 17 et 20 ans. Ils gravitent tous autour de la famille Harper, et ont des idées différentes, parfois opposées, sur le traitement infligé aux noirs. Sebastian, qui est resté en contact avec Madelyn toutes ces années, est quelqu'un qui voit au-delà de la couleur de peau alors que son frère jumeau Sean "suit le troupeau". La psychologie de ce dernier personnage est plus complexe que je ne pourrais le décrire, il change progressivement, mais son opinion au début du livre sur les noirs ne fait aucun doute : ils lui sont inférieurs, ne vivent que par (et pour) son plaisir. C'est une idée partagée par beaucoup de familles de Jackson. Quant à Madelyn, c'est une fille forte, qui refuse d'être rabaissée et rêve d'égalité, elle vit dans le ghetto noir avec sa mère et sa sœur, son père ayant du partir menacé par le Ku Klux Klan pour ses rêves de justice. On suit son quotidien, et c'est une vie dure à supporter...
La structure du livre joue énormément sur le ressenti du lecteur. Il est découpé en points de vue de personnages, on peut donc revoir les mêmes séquences vécues par des caractères différents. Ça permet de mieux comprendre le contexte et les enjeux, il n'y a pas de gentils ou de méchants, seulement des personnes manipulées par la société, leurs intérêts ou bien dépassées par les événements. Je ne raconterai pas la fin de l'histoire, mais je trouve que c'est quelque chose qui appuie ce fait. Le changement de points de vue permet aussi d'installer du suspense, de retenir l'attention du lecteur. J'ai également beaucoup aimé que les articles de la loi Jim Crow annoncent le sujet des chapitres suivants.
Si l'intrigue, et le livre en général, m'ont beaucoup plu, j'ai tout de même quelques points qui m'ont dérangés. Je tiens à préciser que ce n'est que mon ressenti (je suis un peu chiante sur les bords !) et que ça ne gêne en rien la lecture du roman ! Donc voilà, j'ai trouvé l'écriture un peu maladroite par moment, en particulier au niveau des dialogues ; certains n'apportaient aucune nouvelle information et je trouve ça dommage. De même, j'ai été déçue par les illustrations d'intérieur ; j'ai choisi ce livre aussi pour sa couverture qui me semblait bien refléter le sujet, son côté sérieux. J'ai trouvé que le graphisme des illustrations sortait complètement de cette idée, il rappelle vraiment les livres pour adolescents, donne un côté "léger" qui ne va pas avec le sujet. Les derniers points concernent l'intrigue : j'aurais aimé en savoir un peu plus sur le père de Madelyn, et j'aurais aussi aimé que le dénouement concernant James Carter soit amené un peu plus tôt, qu'on ait des indices tout au long du livre. C'est une révélation cohérente quand on connaît les personnages, mais qui me semblait un peu sortir de nulle part sur le coup.

Un excellent roman sur le racisme, touchant, brutal et d'actualité.




"Ils disaient qu'ils ne répondraient pas à cette violence par la violence, mais qu'ils continueraient de manifester et tout cela dans le calme. C'était pathétique !"
Damoclès

jeudi 16 mars 2017

Défaite des maîtres et possesseurs

Vincent Message
Le Seuil
EAN : 9782021300147

sorti le 7 janvier 2016
304 pages
langue française


COUP DE CŒUR !

Iris n'a pas de papiers. Hospitalisée après un accident de voiture, elle attend pour être opérée que Malo Claeys, avec qui elle habite, trouve un moyen de régulariser sa situation. Mais comment la tirer de ce piège alors que la vie qu'ils mènent ensemble est interdite, et qu'ils n'ont été protégés jusque-là que par la clandestinité ?

Mon avis : On est dans un univers qui ressemble beaucoup au nôtre, avec quelques changements. L'homme a perdu sa place de dominant et est maintenant asservi par des démons venus d'ailleurs dans la galaxie. Par les lois promulguées par ceux-ci, la vie humaine est totalement maîtrisée par ces nouveaux arrivants et l'homme se retrouve à la place qu'il donnait aux animaux. C'est une Terre troublante qu'on retrouve ici, cohérente mais qui donne des frissons. Quand j'ai commencé ce livre, j'avais peur que le côté "défense des animaux" soit trop lourd et finisse par m'agacer : c'est un sujet qui m'intéresse mais je n'aime pas qu'on me force la main et qu'on me juge. Au contraire, c'est un aspect du livre que j'ai beaucoup apprécié ; le message est clair mais subtil dans son écriture. Les animaux sont souvent cités dans le roman mais seul un passage rappelle vraiment la façon dont nous les traitons, je pense que c'est ce qui donne sa force au message, qui le grave dans les esprits de manière durable mais positive.
Dans ce monde, Malo Claeys, qui nous raconte une partie de son histoire, est un de ces envahisseurs, il travaille aux Bureau de l'éthique et défend les droits des humains. Il cache chez lui une jeune humaine, Iris, dans la plus totale illégalité, mais lorsque celle-ci est blessée après être sortie de la maison, c'est toute sa vie qui bascule : il risque de tout perdre, et avant tout Iris elle-même. La relation entre ces deux personnages est assez complexe. Je croyais au début qu'ils formaient un couple, mais Vincent Message est bien trop talentueux pour une explication aussi simple. Dépendants l'un de l'autre mais aussi très autonomes, ils vivent dans deux mondes différents et finalement je pense que c'est ça qui les lie et fortifie leur affection mutuelle. Iris est illégale dans son existence même, elle se repose sur Malo pour la cacher, la protéger (bien qu'elle soit une résistante endurcie, une femme forte) alors que celui-ci a besoin de sa présence pour oublier un moments les atrocités dont il est témoin dans son travail au quotidien. Ce lien entre eux est beau et fort sans qu'on puisse réellement mettre de mot dessus.
Finalement, j'ai vraiment été emportée par l'écriture de Vincent Message, et j'avoue que je ne m'y attendais pas. C'est rythmé, touchant, profond. Un grand coup de cœur.

Une fiction politique pour la défense des animaux, profonde et dérangeante.




"Mais ces heures de promenade dispersées à tous vents, si ce n'était plus quelque chose à peindre, c'était à vivre, du moins. C'était pour le présent."
Défaite des maîtres et possesseurs

jeudi 9 mars 2017

Le principe du désir

Saïdeh Pakravan
Belfond
EAN : 9782714470942

sorti le 2 mars 2017
426 pages
langue française


Merci aux éditions Belfond et à Netgalley pour cette découverte.

Sarah Bly, artiste new-yorkaise en pleine ascension dans le marché de l'art contemporain, rencontre un homme exceptionnel et immensément charismatique, Thaddeus Clark. Non seulement est-il un collectionneur de renommée internationale, un mécène et un géant des marchés financiers mais c'est aussi un être profondément équilibré et adorant la vie. Un homme heureux dont Sarah s'éprend de toute son âme mais avec qui elle ne veut pas vivre une banale histoire d'amour. Pour parer à ce risque, elle fait sien le Principe du désir :  puisque nous voulons tous ce que nous n'avons pas, jamais Clark ne verra d'elle autre chose qu'une tiédeur amicale et plutôt indifférente, sauf dans leur vie sexuelle d'une rare intensité. Devant la poursuivre sans cesse, il continuera à l'aimer.

Dans l'état second qui devient le sien, saura-t-elle dépasser sa folie passagère pour arriver à vivre avec Thaddeus ?

Mon avis : Le principe du désir a éveillé ma curiosité, raison pour laquelle je l'ai lu alors que généralement ce genre m'agace. Je partais donc avec un à-priori, sans compter que pour m'accrocher il faut que je sois prise dans le livre dès les premières lignes. Ça n'a pas été le cas ici. Le début m'a paru classique, sans originalité, que ce soit au niveau de l'intrigue ou de l'écriture, et la plupart des personnages étant présentés dans les premières pages, je me suis sentie un peu noyée sous le flux d'informations. Sans compter que ceux qui y sont présentés, Sarah en premier lieu, m'ont plutôt déplue. Je l'ai trouvée désagréable, avec ses proches pas forcément le personnage en lui-même, trop indécise, ce qui crée des étincelles avec son tempérament bouillonnant. Les autres, mis à part Thaddeus qui a un rôle capital, me paraissaient plutôt inutiles, et j'avais surtout l'impression que tout allait trop vite.
Et pourtant ! Malgré quelques longueurs, j'ai vite été emportée par le torrent de sentiments de Sarah. Sortant de relations malheureuses, elle ne veut pas perdre Thaddeus et décide donc de ne jamais lui montrer ce qu'elle ressent pour lui, pour qu'il la désire toujours plus. Cependant, elle va rapidement se retrouver emprisonnée dans sa stratégie, consciente du mal qu'elle fait subir à leur couple mais incapable de dire la vérité. La tension entre eux se développe progressivement au fil de leur relation. Et c'est là que je me suis rendue compte à quel point je m'étais faite de fausses idées. Les personnages mentionnés plus tôt montrent la détresse dans laquelle elle s'est refermée, seuls deux d'entre eux connaissent la situation et tentent de l'aider, et finalement c'est grâce à ces personnes que le lecteur se rend compte de tous les changements qui ont été opérés. Grâce à la puissance de son écriture, Saïdeh Pakravan nous emplie de peine pour ses personnages, Thaddeus simple et dévorant la vie qui finalement s'isole à cause de ses doutes et Sarah qui est déchirée en deux entre l'envie de montrer ce qu'elle ressent et la peur de tout perdre en le faisant. J'ai vraiment été surprise par cette lecture qui, sans être un coup de cœur, a réussi à me toucher.

Une romance poignante sur fond d'art, montrant la complexité des sentiments humains.



"C'est quand nous ne pouvons pas avoir quelque chose que nous nous y intéressons vraiment. C'est pareil pour les gens. Nous les voulons quand nous ne les avons pas. On peut appeler ça le principe du désir."
Le principe du désir

dimanche 26 février 2017

Après le silence

Didier Castino
Editions Liana Lévi
EAN : 9782867467844

sorti le 20 août 2015
221 pages
langue française


Dans un monologue impossible, Louis Catella dévoile sa vie au plus jeune de ses fils. L'enfance, l'usine, le parti, la famille, ses rêves, les petits bonheurs. Sa vie d'ouvrier. Mais face à l'absence de ce père, mort accidentellement lorsqu'il avait sept ans, le fils doit apprendre à le découvrir, entre l'image idéalisée qui le suit depuis cette date tragique de juillet 1974 et les non-dits, pour pouvoir se forger sa propre identité.

Mon avis : Ce roman de Didier Castino nous plonge dans la France ouvrière des années 60. On découvre la vie si différente de l'époque, l'usine, la lutte pour de meilleures conditions de travail à travers les mots d'un père de famille syndicaliste. Grâce à un discours simple, adressé à son fils, on est entraîné au sein de cette famille unie, qui chérit les petits moments heureux dont elle peut profiter. On a une impression de sincérité, de tendresse débordante dans cette histoire où malgré son décès, le père n'est jamais oublié. Il vit toujours dans les souvenirs de ces proches, mais ces souvenirs reflètent-ils bien la vérité ?
Pour le protéger, le plus jeune fils se voit écarté par sa famille de tous les événements en rapport avec la mort de son père et ne garde finalement aucun réel souvenir de lui. Il ne comprend pas ce qui se passe, la folie, la peur, la mort qui ont envahi sa maison, la présence, l'éloignement puis le silence de ce père, disparu. Ses deux frères portent l'héritage, politique ou physique, de Louis mais lui ne trouve plus sa place, le lien qui le rattache à lui. Entre la honte d'être fils d'ouvrier, la colère d'avoir été abandonné par son père et le respect qu'il lui voue toujours, il finira par trouver sa propre identité.

Un premier roman touchant, remarquablement bien écrit qui nous rappelle à quel point le bonheur est fragile.




"Forcément, celui qui entend cela, un fils par exemple, se dit qu'il est passé à côté d'un grand homme, ou qu'il est arrivé trop tard. Que toute sa vie durant, il courra après, tentera vainement de me rejoindre, que mon exemplarité, sans cesse dressée devant lui, ne lui laissera guère le choix et lui imposera de se hisser jusqu'à moi, toujours mettre en balance ses actions et les miennes, ses désirs et les miens, en tout cas ceux que la scie des autres ressasse."
Après le silence

samedi 24 septembre 2016

Exercices de style

Raymond Queneau
Editions Gallimard

sorti en 1979
langue française
160 pages



Résumé : Le narrateur rencontre, dans un autobus, un jeune homme au long cou, coiffé d'un chapeau orné d'une tresse au lieu de ruban. Le jeune homme échange quelques mots assez vifs avec un autre voyageur, puis va s'asseoir à une place devenue libre. Un peu plus tard, le narrateur rencontre le même jeune homme en grande conversation avec un ami qui lui conseille de faire remonter le bouton supérieur de son pardessus. Cette brève histoire est racontée quatre-vingt-dix-neuf fois, de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes.


Mon avis : Un autobus bondé, un homme au physique et à l'accoutrement ridicule, une dispute puis une réapparition dûe au hasard... en somme, une histoire pour le moins banale. Cependant, Raymond Queneau nous prouve avec ce petit bijou littéraire qu'un scénario ne suffit pas à faire un bon livre. Grâce à ces nombreuses variations, je me suis rendue compte à quel point le style employé dans un texte compte ; il donne du sens, une certaine atmosphère, il va influencer nos impressions...
Co-fondateur de l'Oulipo, association qui réfléchit à la notion de "contrainte" et encourage ainsi la créativité, on retrouve dans cet essai de Raymond Queneau cet aspect, qui le rend assez étrange par moment. Certaines figures de styles sont exagérées, absurdes, d'autres rendent le texte illisible, le tout est un petit ouvrage curieux, marrant, que j'ai beaucoup apprécié et dont je ne me suis pas lassée ne serait-ce qu'une seconde (et pourtant, c'est bien la chose à craindre avec un essai de ce genre !) : de nombreuses figures de styles jouant sur les mots, déchiffrer ces textes m'a beaucoup amusée !

En bref, un énorme travail littéraire, des découvertes à chaque page, un livre audacieux et qui permet au lecteur de se rendre compte de toute la richesse de la langue française.

dimanche 18 septembre 2016

Les pêchers

Claire Castillon
Editions de l'Olivier
EAN : 9782823607901

sorti le 3 septembre 2015
langue française
208 pages


Résumé : Tamara est prisonnière. De son mari, Claude, qui veut faire d'elle une épouse modèle. D'Esther, la fille de Claude qui la surveille. Et de son amour perdu, à qui elle ne peut s'empêcher de rêver. La liberté lui fait peur, la captivité lui pèse. Elle ne peut ni rester ni partir.

Aimée, la mère d'Esther, semble parfaitement adaptée au monde tel qu'il va. Mais cette material girl cache une vraie fragilité. Et puis, il y a Esther... Adolescente, poète, espionne, innocente. Amoureuse. Son regard radiographie les adultes, ces gens étranges, incapables de voir la violence en eux.

Si c'était elle, la véritable héroïne de cette histoire ?

Elle ferait, alors, sans le moindre doute, une excellente victime expiatoire.


Mon avis : Ce roman se découpe en trois parties, dans lesquels trois femmes, liées, nous livrent leurs pensées intimes. On suit dans les deux premières parties Tamara puis Aimée, qui se débattent, à la recherche de leur liberté, à la recherche de l'amour. Ces femmes étant liées, j'ai beaucoup apprécié de connaître la suite de leur histoire, racontée par une narratrice différente, avec un regard différent sur cette situation.
La plume de Claire Castillon est acide, crue, déstabilisante. Elle nous plonge au cœur de ce tourbillon d'émotions, au milieu de la folie, de la rage, de la solitude... Cependant, si je me suis vite habituée à la plume de l'auteur, son style "parlé" m'a beaucoup dérangé au début. Elle dépeint un sexe faible, perdu mais luttant toujours. La guerre des sexes n'est pas un sujet qui m'intéresse énormément, mais la façon dont ce thème est traité dans Les pêchers m'a conquise grâce à ce regard totalement subjectif, à ce trop plein de sensibilité. 
La dernière partie concerne Esther, petite fille que l'on découvre par les regards de celles qui l'ont élevée. Mais lorsqu'elle raconte elle-même ses pensées, j'ai eu l'impression d'avoir un autre personnage sous les yeux. Abandonnée, à la recherche d'attention, elle devient le réceptacle des angoisses des adultes, de leur violence. Cette partie m'a beaucoup émue, mais aussi énormément dérangée justement à cause de toute la violence que cette enfant subit, tout en restant muette.

En bref, un texte bouleversant, acerbe, qui ne laisse pas indifférent.




"J'ai envie de rigoler, je me retiens, je sens la lumière au bout du couloir, c'est l'appel de la liberté, la porte qui s'ouvre sur un vent froid."
Les pêchers

lundi 18 juillet 2016

Zen

Maxence Fermine
Editions Michel Lafon
EAN : 9782749926971

sorti le 15 octobre 2015
langue française
134 pages


Résumé : "Chaque jour, de l'aube au crépuscule, Maître Kuro pratique l'art subtil de la calligraphie.
Pendant de longues heures, dans un recueillement proche de la plénitude, il reste agenouillé devant un rouleau de papier de riz et le recouvre d'encre noire.
Peu lui importe le vaste monde et ce qui le régit depuis des siècles. Il vit concentré sur son labeur et sur la direction, la finesse du trait qu'il dessine à main levée.
Avec verticalité, harmonie, simplicité et élégance.
Ainsi va la vie, tranquille et apaisante, de Maître Kuro."

Jusqu'au jour où...

Mon avis : Verticalité, harmonie, simplicité et élégance. Ces mots décrivent à merveille ce roman court. 
Maxence Fermine raconte le zen avec une écriture fraîche et épurée, les passages "explicatifs" (qui peuvent aussi bien être romancés tels que le quotidien de Maître Kuro qu'être plus "scolaires") dénotent une recherche sérieuse sur son sujet, même si certains de ces passages coupent le roman et installent une certaine distance avec les personnages. L'intrigue se base sur la relation entre Maître Kuro et sa disciple Yuna et avance tranquillement. Tout dans ce livre fait référence au zen. Les deux personnages forment le yin et le yang, et ce symbole est accentué par la fin du livre, simple et qui pourtant ressemble plus à un commencement dans le dénouement. 
Finalement, ce livre m'a fait voyagé au Japon, j'ai ressenti l'essence de cette philosophie, célèbre et pourtant méconnue. En le lisant, j'ai voulu en savourer chaque page, chaque mot...

En bref, un roman court, doux, apaisant, dont l'écriture épurée nous porte, nous fait ressentir la beauté de l'instant présent.




"La musique la plus difficile à créer, mais certainement la plus belle, est celle du silence."
Zen